Coupons nourriciers en monnaie locale

Blogue Petite Monnaie

Des coupons nourriciers en monnaie locale

Par Vincent Ouellette-Destroismaisons

Le 10 février 2026, nous avons lancé lors de la conférence de presse de l’Agro-Lab, le projet circuit solidaire qui inclut la Petite-monnaie solidaire, une nouvelle itération à notre projet de monnaie locale.

Le projet circuit solidaire se décline en deux volets :

  • Les paniers solidaires
  • La Petite-monnaie solidaire

Les paniers solidaires sont des abonnements à moindre coût à des paniers de légumes biologiques locaux. Le concept est de permettre à une communauté plus vulnérable de se procurer un abonnement régulier à des légumes frais.

La Petite-monnaie solidaire quant à elle est dans la tradition des coupons nourriciers. Des personnes qui arrivent difficilement à joindre les deux bouts recevront 100 petites-monnaies par mois (200 pour les plus grosses familles) pendant 6 mois. Ces petites-monnaies solidaires ne pourront être que dépensées chez les producteurs et artisans locaux.

Ces deux nouvelles options, financées par la MRC de Papineau, le fonds de sécurité alimentaire et la caisse Desjardins de la Petite-Nation et du Lièvre s’ajoutent comme outil à des organismes comme la Banque Alimentaire de la Petite-Nation pour réduire le nombre de dépannage.

En même temps d’aider des familles vulnérables, les fonds d’aide sont redirigés vers les producteurs et artisans locaux pour soutenir ces petits commerces locaux qui sont essentiels à notre autonomie et résilience alimentaire.

La Petite-monnaie solidaire entre donc dans la grande famille des coupons nourriciers.

 

COUPON NOURRICIER

De quoi parle-t-on ?

Utilisé fortement aux États-Unis sous le nom « food stamps », les coupons nourriciers sont des coupons la plupart du temps physique qui peuvent être échangés contre de la nourriture. Les modalités changent en fonction du déploiement. Par exemple, aux États-Unis, les bénéficiaires de « food stamps » peuvent les dépenser dans des grandes chaînes comme Walmart. L’idée est qu’il vaut mieux manger de la schnoute que de ne rien manger.

 

En Colombie-Britannique et en Nouvelle-Écosse, le programme de coupons nourriciers s’est quant à lui articulé autour des marchés publics et est utilisé pour favoriser la vente directe d’aliments frais.

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Coupons nourriciers dans la région de Portneuf (source : La Terre de Chez Nous)
DE DOUBLE SUBVENTION À TRIPLE SUBVENTION

L’idée derrière les coupons nourriciers allant directement aux producteurs est d’utiliser une seule enveloppe pour financer deux bénéficiaires. En effet, si un gouvernement local émet 100 $ en coupons nourriciers à un usager, il l’utilisera entièrement chez un fermier qui recevra donc le 100$. En utilisant 100$, le gouvernement émet donc une aide de 200$ (100$ au bénéficiaire et 100$ au fermier).

Normalement, le mécanisme du coupon est que le bénéficiaire effectue un paiement avec un coupon physique ou via la carte proximité. Le producteur reçoit le coupon et redonne le tout à l’organisme organisateur qui lui échangera le coupon en dollars canadiens.

En utilisant la Petite-monnaie solidaire, un bénéficiaire recevra des petites-monnaies sur un compte dédié dans l’application mobile. Ce compte ne lui permettra que de faire des achats chez les commerces ciblés (vergers, éleveurs, maraichers, boulangers, bouchers, etc.).

Lorsqu’ils recevront le paiement, les commerçants recevront des petites-monnaies ordinaires et ne sauront jamais qu’il s’agissait de dépannage alimentaire. Ils pourront ensuite dépenser dans toute la liste des commerçants.

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Lancement des circuits solidaires à l'Agro-Lab en compagnie de Paul-André David (préfet), Andréane Sabourin (agente de développement), Pierre Laliberté (producteur), Nathalie Faubert (Banque Alimentaire de la Petite-Nation), Vincent Ouellette-Destroismaisons (Petite-monnaie), Gabrielle Bruneau et Sarah Deschatelets (Alliance Alimentaire Papineau)
LES MONNAIES LOCALES COMME OUTIL DE DÉVELOPPEMENT

Imaginons-nous un instant que la MRC Papineau décide d’installer un système de coupons nourriciers, mais ne possède pas d’outil comme la Petite-monnaie. Voici les tâches qui devraient être fait pour lancer le projet :

  1. Engager une ressource
  2. Créer un logo
  3. Développer les coupons ou choisir un medium (carte proximité)
  4. Contacter les producteurs potentiels
  5. Préparer des guides pour la comptabilité

Dans tous les cas, la mise en place sera couteuse et prendra un certain temps. Dans le cas de la Petite-monnaie solidaire, nous utilisons les ressources en place, avons déjà un logo, avons modifié légèrement l’application, nous avons déjà une liste de commerçants potentiels et les commerces sont déjà aptes à utiliser la petite-monnaie avec leur comptabilité.

Cela fait en sorte qu’il devient vraiment plus simple d’arriver avec un projet de façon plus rapide et plus cohérente.

Petite-monnaie bureaux de change

Économie circulaire

Blogue Petite Monnaie

Créer un cercle ou tisser une toile ?

Par Vincent Ouellette-Destroismaisons

Les monnaies locales sont souvent décrites, avec raison, comme un outil fantastique pour améliorer l’économie circulaire sur un territoire. Lorsque qu’un porte-parole d’une monnaie locale devra présenter son projet au public ou encore aux médias, il utilisera sans doute l’exemple assez classique d’un cercle. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait lorsque j’ai expliqué ce qu’était une monnaie locale dans le premier vidéo de présentation de notre projet.
Le client paie un boulanger en monnaie locale, le boulanger reçoit l’argent et paie son charcutier en monnaie locale, le charcutier paie le maraicher, le maraicher paie son coiffeur et le coiffeur paie le boulanger. La boucle est bouclée et le cercle est complétée.
Ceci étant dit, même si ce genre d’exemple est important pour parler de circulation facile et rapide de la monnaie dans la communauté, même si ce genre d’exemple permet aussi de faire comprendre que l’on gagne à s’entraider, pour un chargé de projet qui devra analyser les flux monétaires, ce genre d’exemple est assez, voire complètement trop simpliste…

Petite-monnaie bureaux de change
Le cercle n'est jamais parfait !

Quels sont les limites de la théorie du cercle ?

La théorie de l’économie circulaire parfaite déployée par une monnaie locale ne se colle pas à notre réalité économique pour différentes raisons. La première est que notre région ne produit pas grande chose quand on y pense. Nous avons un boulanger qui cultive ses propres grains, mais la norme est que le boulanger importe sa farine, que le charcutier importe une partie de sa viande et ses aromates, que le maraicher importe ses semences et que le coiffeur importe ses ciseaux, sa crème, sa mousse, etc.

La monnaie locale peut certainement aider à créer du maillage. Le charcutier pourrait prendre une partie de sa viande dans le coin, le maraicher pourrait prendre du fumier d’un éleveur et le coiffeur pourrait peut-être prendre du shampoing en barre fait localement et c’est un le but avoué de la monnaie locale. Mais certains produits seront certainement inaccessibles pour les commerçants participants… Ce qui amène au deuxième problème… la gestion des flux !

Les flux sont inégaux et difficiles à prédire

Comment se propageront les petites-monnaies ?

La monnaie locale peut certainement aider à créer du maillage. Le charcutier pourrait prendre une partie de sa viande dans le coin, le maraicher pourrait prendre du fumier d’un éleveur et le coiffeur pourrait peut-être prendre du shampoing en barre fait localement et c’est un le but avoué de la monnaie locale. Mais certains produits seront certainement inaccessibles pour les commerçants participants… Ce qui amène au deuxième problème… la gestion des flux !

Dans l’exemple du conte de la vieille dame  tiré du livre de Philippe Derudder, une dame donne un billet de 50$ à un hôtel qui le donne à un boulanger, qui le donne à un charcutier, bref, vous connaissez la chanson. Dans cet exemple, comme dans celui d’un cercle parfait, chaque personne reçoit un montant équivalent. Or, l’exemple de Charlevoix nous a démontré que certains commerces recevaient 3000 chouennes par mois et certains en recevait 30 ! Donc 100 fois moins ! Ces flux de trésorerie sont très difficiles à prévoir. En ce sens, une monnaie locale qui veut être un projet structurant pour une région doit s’assurer qu’un commerce n’est pas pris avec sa monnaie locale. Il faut donc mettre en place des politiques de reconversion de la monnaie…

La reconversion consiste finalement à sortir la monnaie du réseau, donc la sortir du cercle parfait, de cette logique théoriquement sans faille du commerce circulaire. Ajouter des politiques de reconversions favorables en début de projet permet de mettre sur pied un réseau fort et varié. Ça fait en sorte que les entreprises se sentent plus confiantes d’embarquer dans le projet et la confiance est le socle d’une monnaie.

Pourquoi accepter toutes les entreprises ?
La théorie de la toile d'araignée

Comment maximiser les possibilités

Tisser un projet de monnaie locale est comme tisser une toile d’araignée. Certains commerces se retrouveront indéniablement plus au centre de la toile avec plein de fournisseurs autour d’eux. Les restaurants sont au centre de la toile, les épiceries également. Il leur est facile de trouver une myriade de produits locaux à mettre dans les assiettes ou sur les étagères. Mais plus on s’éloigne du centre, moins c’est évident de trouver des débouchés pour la monnaie. Un maraicher par exemple est relativement limité, mais aura quelques débouchés ici et là comme du fumier, du compost, des arbres en pépinières, etc. Ultimement, certains se retrouveront au bout du bout de la toile et seront ancrés directement avec l’extérieur de la toile. Une station-service, un club de cinéma, une quincaillerie, une pépinière, un garagiste, une pharmacie, tous ces commerces sont des services absolument essentiels pour notre région. À mon humble avis, ils doivent être intégré au projet afin d’élargir et d’étendre au maximum cette toile qu’est la Petite-monnaie.

En conclusion

Cercle ou toile ?

Soyons clair, la Petite-monnaie tout comme toute monnaie locale souhaite augmenter l'économie circulaire. Le cercle n'est pas en contradiction avec la toile. Ceci étant dit, notre projet comprends bien les limites de l'économie circulaire et accepte toute entreprise dans le but de maximiser les actions qu'un citoyen peut poser en monnaie locale.

Nous pouvons même penser que, plus la toile est tissée serrée, plus le système permet aux consommateurs de faire les dépenses de tous les jours, plus nous nous approcherons de la possibilité de payer une partie des salaires en monnaies locales, de payer une partie des taxes en monnaie locale, bref d'ouvrir le champ des possibles, ce qui aura pour effet ultimement d'augmenter l'économie circulaire dans notre région.

Et vous, qu'en pensez-vous ?